Le regard porté sur les réseaux sociaux change. Rapports, alertes sanitaires, procédures judiciaires, restrictions pour les mineurs : le vent tourne. Mais une ambiguïté demeure au cœur des politiques de prévention, encore trop souvent conçues avec les acteurs mêmes dont les intérêts économiques entrent en conflit avec la protection des plus jeunes.
Le vent serait-il en train de tourner ? De rapport en rapport, d’enquête en procédure, les grands réseaux sociaux apparaissent de moins en moins comme de simples outils mal utilisés, et de plus en plus comme des environnements conçus au prix de risques majeurs pour les plus jeunes. En France, la commission d’enquête sur TikTok et l’expertise de l’ANSES ont renforcé ce constat ; le 26 mars 2026, le ministère de l’Éducation nationale a même saisi le parquet de Paris au sujet du fonctionnement de la plateforme.[1][2][3] Aux États-Unis, plusieurs verdicts récents ont encore durci le regard porté sur Meta et Google.[4] Ce faisceau de faits nourrit une même conviction : lorsqu’il s’est agi de capter l’attention, de maximiser l’engagement et de préserver la croissance, la protection des enfants et des adolescents n’a pas été la priorité de ces entreprises.
La force du collectif
Face aux insuffisances persistantes de la protection publique, il n’est pas étonnant de voir fleurir, dans le monde entier, des initiatives citoyennes et collectives prônant la déconnexion. Celles-ci proposent non pas de « mieux utiliser » les écrans, mais d’organiser ensemble la déconnexion pour en éprouver les bénéfices. Ces démarches ont la particularité de s’appuyer sur la force du collectif. Le Pacte Smartphone repose sur cette logique : faire baisser la pression sociale en permettant à des parents, des écoles et des territoires de s’engager collectivement.[5] Au Royaume-Uni, l’expérience Swiped, conduite avec l’université de York, a montré qu’après vingt-et-un jours sans smartphone, des élèves dormaient davantage, s’endormaient plus vite et rapportaient une amélioration de leur humeur.[6] En Autriche, près de 70 000 élèves ont récemment participé à une expérience nationale de vingt-et-un jours sans smartphone.[7] Dans le Puy-de-Dôme, des collégiens de sixième ont, eux aussi, renoncé aux réseaux sociaux dans une démarche portée par l’établissement et les familles, avec des effets observés dans la durée.[8] Ces exemples convergent : la réponse qui émerge est collective, et l’école y joue un rôle central. Le défi 10 Jours sans écrans ne cesse lui aussi de prendre de l’ampleur : avec plus de 119 000 enfants et adolescents mobilisés en 2025, il constitue sans doute l’une des plus importantes mobilisations collectives de déconnexion destinées à la jeunesse aujourd’hui documentées.[9]
Dans le même temps, un autre basculement est en cours : de plus en plus de pays ne se contentent plus d’alerter, mais cherchent désormais à interdire, restreindre ou encadrer plus fermement l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. L’Australie a ouvert la voie avec son interdiction pour les moins de 16 ans ; l’Autriche a annoncé un projet similaire pour les moins de 14 ans ; l’Indonésie a commencé à déployer des restrictions ; le Royaume-Uni teste déjà diverses limitations en vue d’éventuelles mesures plus larges.[10] Ce mouvement politique rencontre une opinion de plus en plus réceptive. Fin mars 2026, l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne constatait qu’une majorité d’Européens se disent préoccupés par l’usage des réseaux sociaux par les enfants et soutiennent des limites d’âge.[11] Autrement dit, la perspective d’une limitation de l’accès des mineurs aux plateformes n’apparaît plus comme une idée marginale, mais comme une orientation de plus en plus discutée, et de moins en moins taboue.
Le vent est peut-être en train de tourner plus profondément qu’on ne l’imagine encore. Après deux verdicts défavorables rendus aux États-Unis contre Meta et Google, certains commencent à entrevoir pour les réseaux sociaux ce que fut, en son temps, le début du déclin de l’industrie du tabac : le moment où des dommages longtemps minimisés cessent d’être regardés comme des effets collatéraux inévitables et commencent à être reconnus comme le produit d’un système.[4] Rien n’est joué, bien sûr, et les procédures ne font sans doute que commencer. Mais si une telle brèche s’ouvre, elle ne pourra réellement s’élargir qu’à une condition : cesser de laisser l’industrie du numérique peser sur la manière même dont on pense la prévention.
Quand la prévention reste sous influence
En 2026, la protection des mineurs continue d’être pensée avec l’industrie du numérique, alors même que cette industrie est de plus en plus mise en cause, dans plusieurs pays, pour les dommages que ses plateformes peuvent causer aux enfants et aux adolescents. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer certains dispositifs emblématiques. En France, la plateforme gouvernementale Je protège mon enfant est présentée comme un partenariat entre pouvoirs publics, associations et entreprises du numérique ; elle renvoie même les familles vers les outils proposés par des opérateurs, fabricants et grandes plateformes.[12]
À l’échelle européenne et internationale, le Safer Internet Day met lui aussi largement en avant, chaque année, les grands acteurs du secteur, officiellement présentés comme promoteurs d’un internet plus sûr.[13] Cela se retrouve dans les outils de sensibilisation diffusés à l’occasion du Safer Internet Day 2026. Le guide parental Voyage en Numérique, lancé par Google et YouTube, ne se présente pas comme une simple brochure d’entreprise : il s’entoure de la caution d’institutions publiques, d’organismes d’éducation aux médias, d’acteurs de cybersécurité et d’associations reconnues. Des responsables publics comme Stéphanie Rist, Sarah El Haïry et Martin Ajdari s’y associent directement.[14] Le problème n’est pas qu’un tel guide existe ; le problème est qu’il emprunte les signes de la prévention d’intérêt général alors qu’il émane d’acteurs dont le modèle économique repose précisément sur l’intensification des usages numériques. Des responsables publics et plusieurs organismes de référence ont ainsi accepté de prêter leur concours à un livret que Google présente lui-même comme une communication de Google et YouTube. Et cette participation est contestable, car elle expose à un conflit d’intérêts.[14]
Il est contestable aussi que des acteurs de la prévention dépendent financièrement de l’industrie du numérique, car cette situation installe un conflit d’intérêts structurel. Lorsque Google annonce, par l’intermédiaire de Google.org, financer e-Enfance/3018 à hauteur d’un million d’euros, le problème devient très concret : ceux qui devraient pouvoir analyser librement les effets des plateformes, en dénoncer les logiques et en demander l’encadrement, se trouvent aussi soutenus par l’une des grandes entreprises directement concernées par ces débats.[15] Même sans ingérence explicite, cette dépendance peut produire plusieurs effets préoccupants. Elle crée d’abord un risque de dépendance durable et un affaiblissement de la distance critique : il devient plus difficile de mettre en cause frontalement des acteurs dont on reçoit des financements, des partenariats ou une forme de reconnaissance institutionnelle. Elle favorise ensuite une forme de blanchiment réputationnel : en soutenant des organismes de prévention, l’industrie peut se présenter comme partenaire de la solution, alors même que ses services sont au cœur des inquiétudes croissantes sur l’exposition des mineurs aux écrans. Enfin, elle tend à orienter le cadrage même du problème. La prévention financée ou accompagnée par les plateformes tend à déplacer la focale vers la responsabilité des parents, sommés de résoudre les externalités négatives du système. Elle met plus volontiers l’accent sur les bons usages, l’accompagnement parental, les réglages, les filtres et les outils techniques que sur les questions plus structurelles : design addictif, logique publicitaire, architecture de recommandation, captation de l’attention. Le billet publié par Google à l’occasion du Safer Internet Day 2026 illustre précisément ce déplacement du regard, en insistant sur Family Link, YouTube Kids, SafeSearch et diverses ressources pédagogiques, tout en présentant le numérique comme une chance et Google comme un acteur de la protection.[15] On ne mord pas la main qui nous nourrit. Lorsque la prévention dépend ainsi de l’industrie qu’elle devrait aussi pouvoir contester, la frontière entre prévention indépendante et prévention compatible avec les intérêts du secteur devient plus floue. La critique tend alors inévitablement à se modérer.
Sortir de la dépendance
Le système actuel n’a rien d’inéluctable : il peut et doit être repensé. Jacques Brodeur, militant de longue date sur ces questions et créateur du Défi de la dizaine sans télé ni jeux vidéo au début des années 2000, réclamait déjà en son temps « une éducation aux médias libérée de l’influence de ceux-ci ».[16] Le rapport Enfants et écrans, remis à l’Élysée en avril 2024, appelle lui aussi à desserrer l’emprise de l’industrie sur la prévention en libérant la société civile et la recherche des liens directs de financement avec le secteur numérique, et en soutenant les acteurs indépendants selon une logique de pollueur-payeur.[17] Deux ans plus tard, le Collectif Attention prolonge ce diagnostic. Dans son communiqué du 23 mars 2026, il demande de « libérer la prévention de l’influence et du financement direct de l’industrie du numérique » et dénonce une situation dans laquelle des acteurs publics ou associatifs continuent d’accompagner la communication des plateformes au lieu de préserver une pleine indépendance critique.[18] L’idée est simple : une autre prévention est possible, à condition qu’elle ne dépende plus de ceux qu’elle devrait aussi pouvoir contester.
C’est peut-être là, au fond, que se joue la suite. Si le vent tourne réellement, il ne suffira pas d’attendre que les procédures judiciaires se multiplient, ni de compter sur un sursaut spontané des plateformes. Il faudra bâtir une prévention appuyée sur la société civile, sur l’école, sur les familles, sur les territoires, et sur des acteurs enfin affranchis de la tutelle financière et symbolique de l’industrie numérique. En soutenant le communiqué du Collectif Attention, l’association 10 Jours sans écrans s’inscrit clairement dans cette perspective. Comme d’autres initiatives portées par le terrain, elle montre qu’une autre voie existe déjà : une voie collective, crédible, populaire et indépendante. C’est peut-être là, désormais, que se trouve l’avenir de la prévention.
Notes
[1] Vie publique, Rapport d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, 4 septembre 2025 : https://www.vie-publique.fr/rapport/300129-rapport-denquete-sur-effets-psychologiques-de-tiktok-sur-les-mineurs
[2] ANSES, Avis et rapport sur les usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents, 13 janvier 2026 : https://www.anses.fr/fr/content/AP2019-SA-0152-RA
[3] Ministère de l’Éducation nationale, Procédure d’enquête contre TikTok : le ministère transmet un signalement au parquet de Paris, 26 mars 2026 : https://www.education.gouv.fr/procedure-d-enquete-contre-tiktok-le-ministere-transmet-un-signalement-au-parquet-de-paris-504245
[4] Le Monde, Réseaux sociaux et enfants : après deux verdicts défavorables, Meta, Google, TikTok et Snapchat face au risque d’une guérilla judiciaire, 26 mars 2026 : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/03/26/reseaux-sociaux-et-enfants-apres-deux-verdicts-defavorables-meta-google-tiktok-et-snapchat-face-au-risque-d-une-guerilla-judiciaire_6674289_4408996.html
[5] Pacte Smartphone, site officiel : https://pactesmartphone.fr/
[6] Université de York, School smartphone ban results in better sleep and improved mood, 11 décembre 2024 : https://www.york.ac.uk/news-and-events/news/2024/research/school-smartphone-ban-better-sleep/
[7] Le Monde, Interdiction des réseaux sociaux aux adolescents : une idée qui fait son chemin en Europe et ailleurs, 27 mars 2026 : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/03/27/interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-adolescents-une-idee-qui-fait-son-chemin-en-europe-et-ailleurs_6674557_4408996.html
[8] Le Parisien, « C’était comme un manque » : depuis un an, ces collégiens vivent sans réseaux sociaux et en voient les bénéfices, 3 mars 2026 : https://www.leparisien.fr/puy-de-dome-63/cest-dur-cetait-comme-un-manque-depuis-un-an-ces-collegiens-dauvergne-vivent-sans-reseaux-sociaux-03-03-2026-63KN4BLM5FG4TIJMELTAFQSCUY.php
[9] Association 10 Jours sans écrans, Défi collectif : https://10jourssansecrans.org/defi-collectif/
[10] Le Monde, Interdiction des réseaux sociaux aux adolescents : une idée qui fait son chemin en Europe et ailleurs, 27 mars 2026 : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/03/27/interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-adolescents-une-idee-qui-fait-son-chemin-en-europe-et-ailleurs_6674557_4408996.html
[11] Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, Europeans deeply concerned about children’s use of social media, 27 mars 2026 : https://fra.europa.eu/en/news/2026/europeans-deeply-concerned-about-childrens-use-social-media
[12] Je protège mon enfant, site officiel : https://jeprotegemonenfant.gouv.fr/
[13] Better Internet for Kids / Commission européenne, Safer Internet Day : https://better-internet-for-kids.europa.eu/en/saferinternetday/promoters-listing
[14] Le Monde, Des membres du gouvernement ont participé à une publicité de Google, 20 février 2026 : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/02/20/des-membres-du-gouvernement-ont-participe-a-une-publicite-de-google_6667608_4408996.html
[15] Google France, Google et YouTube accompagnent les jeunes à l’ère numérique, 2 décembre 2025, et Safer Internet Day : 5 conseils pour grandir en ligne en toute confiance, 10 février 2026 : https://blog.google/intl/fr-fr/nouvelles-de-lentreprise/google-youtube-jeunes-numerique/ et https://blog.google/intl/fr-fr/nouvelles-de-lentreprise/safer-internet-day-2026/
[16] Jacques Brodeur, Vents croisés, n° 15, 2008 : https://10jourssansecrans.org/wp-content/uploads/2021/01/vc_no15_contenu.pdf
[17] Commission d’experts, Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu, avril 2024 : https://www.elysee.fr/admin/upload/default/0001/16/fbec6abe9d9cc1bff3043d87b9f7951e62779b09.pdf
[18] Collectif Attention, Pour une prévention indépendante de l’industrie numérique : https://www.collectifattention.com/pour-une-prevention-du-numerique-independante-de-son-industrie/



Edgar Morin, l’agnostique, nous dit : » Il aurait fallu une mystique, une intériorité pour accompagner les transformations technologiques. Maintenant que le mal est fait, il faut être capable d’interroger nos vulnérabilités. »